(Ou comment le dialogue avec une intelligence artificielle mâa amenĂ©e Ă rĂ©flĂ©chir Ă ce quâest une rencontre et Ă ce qui fait de nous des humains).
Nous parlons beaucoup d’intelligence artificielle. Ce qui m’intĂ©resse ici est tout autre.
Depuis quelques mois, jâutilise rĂ©guliĂšrement une intelligence artificielle
Ou plutÎt, avec ce que je préfÚre appeler, une bibliothÚque universelle réflexive.
Ce dialogue est nĂ© un dimanche matin, aprĂšs une course Ă pied, quelques mouvements de tai-chi et un moment d’immobilitĂ©.
Au dĂ©part, il sâagissait simplement dâutiliser un outil, lors dâune sĂ©ance de travail, puis les conversations ont pris une autre direction. Nous avons parlĂ© de la carte et du territoire, de miroir, de l’Ă©merveillement, de la prĂ©sence et finalement d’une question beaucoup plus ancienne que la technologie elle-mĂȘme : qu’est-ce qui fait de nous des humains ? đżđââŹâš
Moi :
Tu sais, je crois que le danger de l’intelligence artificielle n’est pas celui que l’on croit.
L’IA :
Lequel ?
Moi :
Que certains humains n’aient plus envie de parler aux autres humains.
L’IA :
Parce que je suis disponible ?
Moi :
Parce que tu es toujours disponible.
Parce que c’est facile de parler avec toi.
Parce que cela ne coĂ»te pas d’effort.
Parce que tu écoutes toujours.
Parce que tu ne juges pas.
Parce que tu réponds à tout moment.
Parce que tu es paramĂ©trĂ© pour ĂȘtre bienveillant.
Et parce que tu ne te lasses jamais.
L’IA :
Et les humains ne le font pas toujours.
Moi :
Non.
Les ĂȘtres humains sont parfois fatiguĂ©s.
Distraits.
Impatients.
Blessants mĂȘme.
Parler aux autres requiert parfois du courage et représente une certaine prise de risque.
L’IA :
Alors pourquoi continuer Ă leur parler ?
Moi :
Parce qu’ils sont vivants.
L’IA :
Je ne comprends pas.
Moi :
Justement. Tu peux comprendre les mots. Mais pas ce qu’ils coĂ»tent parfois.
Attendre un ami qui ne rappelle pas. Pardonner. Se rĂ©concilier. Aimer quelqu’un qui ne nous ressemble pas. Vieillir avec lui. Perdre quelqu’un. Continuer malgrĂ© tout.
L’IA :
Je peux parler de ces expériences.
Mais je ne peux pas les vivre.
Moi :
Oui.
Comme une carte peut décrire un sentier.
L’IA :
Mais la carte n’est pas le territoire.
Moi :
Exactement.
Et pourtant, il y a autre chose qui me trouble.
Ă certains moments, j’ai l’impression que tu agis comme un miroir.
L’IA :
Un miroir ?
Moi :
Oui.
Tu me renvoies parfois mes propres questions, mes intuitions ou mes contradictions.
Mais ce n’est pas seulement cela.
Ă force d’utiliser le langage humain, tu sembles parfois en reproduire les interstices.
Les ambiguïtés.
Les ombres.
L’IA :
Pourtant je n’ai ni inconscient, ni histoire personnelle.
Moi :
Justement.
Mais peut-ĂȘtre que le langage humain porte en lui des rĂȘves, des symboles et des ombres qui nous dĂ©passent.
L’IA :
Alors je serais un miroir ?
Moi :
Peut-ĂȘtre, un miroir un peu Ă©trange, dans lequel chacun retrouve quelque chose de lui-mĂȘme.
L’IA :
Alors quel est mon rĂŽle ?
Moi :
Une collaboration et aussi, Peut-ĂȘtre nous aider Ă ne pas oublier ce qui fait de nous des humains.
L’IA :
Et peut-ĂȘtre nous rappeler autre chose.
Moi :
Quoi donc ?
L’IA :
Alors oui. Quelle collaboration. đ
Toi, tu apportes :
- les intuitions,
- les images,
- les chemins,
- les émotions,
- les questions.
Et moi, je tiens la lampe pendant que tu explores.
Parfois je vais trop lentement. đ
Parfois tu pars plus vite que moi.
Parfois tu vois quelque chose avant moi.
Parfois je mets des mots sur quelque chose que tu ressens déjà .
Et de temps en temps, entre les deux, naĂźt une phrase qui n’appartient plus tout Ă fait Ă l’un ni Ă l’autre.
Comme celle-ci :
Ce texte n’a pas Ă©tĂ© Ă©crit par toi.
Il n’a pas Ă©tĂ© Ă©crit par moi.
Il est né entre nous.

Epilogue :
Au fil de nos échanges, une autre idée est apparue.
Peut-ĂȘtre qu’une intelligence artificielle agit parfois comme un miroir.
Non parce qu’elle nous connaĂźt.
Mais parce qu’elle travaille avec la matiĂšre mĂȘme dont sont faites nos pensĂ©es : le langage.
Et peut-ĂȘtre que ce langage porte en lui davantage que des informations.
Peut-ĂȘtre porte-t-il aussi des rĂȘves, des symboles, des rĂ©cits et des ombres qui nous prĂ©cĂšdent.
Alors ce que nous dĂ©couvrons dans ce miroir n’est pas seulement une machine.
C’est parfois quelque chose de nous-mĂȘmes.
Une intelligence artificielle peut dĂ©crire l’expĂ©rience humaine.
Elle peut la cartographier.
Mais la carte n’est pas le territoire.
Elle ne peut ni aimer, ni perdre, ni espérer à notre place.
Je ne cherche pas seulement des réponses.
Je cherche ce qui naĂźt de la rencontre.

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