Le blog d'Isabelle par les ateliers du devenir

06 oct 2016

Ubérisation ou l’économie de plateforme

Il représente l’enfer pour les uns et la panacée pour les autres… A l’instar de toutes les évolutions disruptives, le néologisme « ubérisation » réveille et catalyse tous les peurs en même temps que tous les fantasmes…

Les uns voient en lui le signe de la fin d’une civilisation humaniste basée sur une législation protectrice des droits sociaux laborieusement construite, lorsque les seconds se réjouissent d’une libéralisation enfin possible de l’esprit d’entreprendre.

Comment est né ce principe ? Comment se définit-il ? Quel impact a-t-il sur les modèles économiques et sociaux ? Comment modèle t-il déjà le monde du travail ainsi que la notion même de métier et de compétence ?

Analyser objectivement ce phénomène afin de s’y préparer est l’objectif de cet article.

Genèse d’un nouveau paradigme économique…

Le concept « Uber » est né aux Etats-Unis en 2009, avec la création de la société de conducteurs privés du nom éponyme. Uber, anciennement UberCab, est une entreprise privée qui conçoit et utilise des applications mobiles mettant en lien, via des plateformes communautaires, des personnes souhaitant bénéficier d’un service de transport d’un côté et des conducteurs de véhicule de l’autre.

Ce modèle permet à des milliers de personnes détentrices d’un permis de conduire de transformer celui-ci en une activité lucrative consistant à transporter des personnes d’un lieu vers un autre. Pour cela il leur suffit de disposer d’un véhicule, d’un smart phone connecté avec la plateforme qui gère les appels clients et de déclarer votre disponibilité.

Désormais, ce modèle est en passe de s’étendre à pléthores d’autres secteurs d’activité et cela soulève un certain nombre de questions. Or, les réponses à ces questions sont complexes car le concept « Uber » nous conduit à un changement total de paradigme sur au moins 4 plans.

À Un nouveau modèle économique basé sur l’économie dite de plateforme.

Cette économie de plateforme remet en cause le bien fondé des 4 lois économiques considérées jusqu’à là comme facteur déterminant dans le succès d’une entreprise.
La 1ère Loi de l’économie classique veut que l’âge d’une entreprise en dise long sur sa solidité. Dans l’économie de plateforme l’âge d’une entreprise ne présage plus du tout de sa solidité. Des entreprises champignons totalement inconnues hier sont devenues des leaders du jour lendemain. Ce fut le cas de Facebook ou de BlaBlaCar par exemple… mais de tant d’autres !

 

Une 2ème Loi veut que la valeur d’une entreprise soit liée à la valeur de ses actifs ou/et de ses immobilisations. Dans l’économie de plate-forme, la valeur des  entreprises est totalement déconnectée de la valeur de leurs actifs tangibles. Les  entreprises de la nouvelle économie de plateforme ont démarré avec très peu de capitaux, voir l’absence totale d’immobilisation corporelle. A titre d’exemple, Uber réalise des dizaines de milliers de courses chaque jour et ne possède pourtant aucune flotte automobile ! Airbnb commercialise plusieurs milliers de nuit par an sans investir dans aucune chambre d’hôtel. Si Accor Hôtel possède 500 000 chambres réparties dans près de 3 200 hôtels, c’est pourtant Airbnb qui pèse le plus fort avec ses 40 milliards de chiffre d’affaire versus 27 milliards pour Accor. Soit 2,5 fois plus en faveur de Airbnb…

Une 3ème Loi, dite de Ricardo met en exergue que toute activité ne peut échapper avec le temps à des rendements décroissants. Or, la rentabilité de l’économie de plateforme semble échapper à cette règle. Au contraire la valeur des entreprises de cette nouvelle économie repose sur l’étendue de son réseau, c’est-à-dire de la plate-forme. Plus le nombre des utilisateurs croit, grâce à la valeur ajoutée apportée par Internet, plus de personnes peuvent interagir ensemble et donc sa puissance augmente par voie de conséquence.

Enfin, alors que dans l’économie classique, la 4ème Loi prévoit que les investissements consentis au maintien de l’attractivité d’une activité vont peser sur la rentabilité de sa structure, c’est l’inverse qui se produit dans l’économie de plateforme. Plus le réseau est puissant moins il y a besoin d’investir afin de convaincre de nouveaux adhérents de rejoindre la plateforme. C’est sa notoriété qui en donne sa valeur et sa puissance.

 

 

Á Une révolution sociale en attente de réponse juridique

Uber fonctionne grâce à des plateformes communautaires qui permettent à des « travailleurs indépendants », c’est-à-dire sans contrat de travail, de se raccrocher librement à un réseau organisé, via des plateformes connectées et vivent en tout ou partie d’une activité ou d’un métier qui n’est pas nécessairement leur métier ou activité d’origine.

En France, au cours des deux dernières années, cette nouvelle forme d’activité a engendré de nombreux conflits entre taxi et chauffeurs indépendants. Les taxis crient à l’injustice, devant ce qui semble annoncer la disparition de leur monopole. Leur statut jusqu’à là encadré par un cadre juridique très contraint semble remis en question par des conducteurs indépendants, affranchis de la tutelle du ministère de l’Intérieur ou de l’obligation d’obtention d’un certificat de capacité professionnelle ou d’une autorisation administrative.

Hélas les débats se sont situés à un niveau purement corporatiste et n’ont apporté aucune réponse.

Et si « Uber », dérange c’est justement parce qu’il pointe les failles de notre système juridique et social. En France, cela frise la caricature… Après 5 mois de débat, 5 versions de texte, 7 000 amendements déposés, 1 358 signatures de pétition et le recours au 49.3, la Loi censée réformer le Code du Travail ne prend nullement en compte les changements de paradigme économiques. Et le vide juridique reste entier.

Cette lacune pourrait conduire à un système législatif à deux vitesses : celui des professionnels dûment certifiés et celui des « amateurs »…

Dans le secteur du bâtiment par exemple, le statut d’auto-entrepreneur a généré de grandes disparités entre d’un côté un cadre juridique très réglementé pour les artisans du bâtiment et de l’autre celui des auto-entrepreneurs beaucoup moins contraints et chargés qui n’offrent ni les mêmes garantis ni n’ont les mêmes obligations de qualité envers leur client..

C’est également le cas dans le secteur de location de logement entre particuliers avec le très fameux Airbnb. Ce dernier a crée en 2008 aux Etats-Unis, une plateforme communautaire de location et de réservation de logements de particuliers. Grâce à cette plateforme communautaire des propriétaires ont une activité de loueurs de logement. Ce phénomène prend une telle ampleur que l’administration fiscale française a dû définir un nouveau cadre fiscal afin d’intégrer ces nouvelles sources de profit…

 Des métiers fortement digitalisés qui requière une nouvelle approche en matière de certification et d’acquisition des compétences

Je me souviens d’une discussion lors de l’un de mes déplacements, avec un conducteur privé au cours de laquelle je découvre qu’il cumul deux emplois. Il est contrôleur de gestion salarié dans une grande entreprise le jour et chauffeur Uber, en dehors de ses heures de salariat … Il trouve dans cette activité nocturne non seulement, un supplément de revenu mais surtout une possibilité de découvrir des compétences non encore explorées, de manière très souple et sans engagement. C’est la solution la plus simple pour parvenir qu’il puisse s’essayer à une nouvelle activité dont il ne possède ni les qualifications ni les autorisations légales ! Il n’aurait pas pu obtenir une autorisation de taxi tant cette activité est lourdement réglementée. Mue par un ardent désir de s’essayer à une autre activité professionnelle, il espère que cette expérience, lui permettra de découvrir une nouvelle facette de lui-même et peut être de se redéfinir professionnellement d’ici un an…

Face à « disruptivité » générée par la digitalisation de l’ensemble des secteurs d’activité, l’ubérisation nous amène à nous questionner sur les notions de qualité, de compétences requises, de certification et de potentiel à développer.

Comment gérer, sur le long terme, le paradoxe inhérent à ce système, qui s’il permet bien l’enrichissement des compétences d’une personne contribue de l’autre à la précarisation du marché du travail traditionnel ?

Quelles sont les conditions de reconnaissance d’une compétence ?

A ce titre, est-ce que je peux espérer le même service lorsque je recours à un professionnel non dûment formé ou certifié ?

Y a t-il un lien entre qualité de service et certification pour certains métiers et pas pour d’autre ?

Le fait que des personnes exercent une activité pour laquelle ils n’ont pas nécessairement obtenu un diplôme ou une certification est une donnée non anodine. C’est la notion même de diplômes et de reconnaissance des compétences qui permettent d’exercer une activité professionnelle qui mérite d’être sérieusement questionnée.

Comment former et développer les talents dans ce contexte ? Y aura-t-il une ubérisation de la formation initiale et de la qualification ? Comme nous le soulevons dans l’article http://www.lesateliersdudevenir.com/le-blog/2015/05/03/la-formation-en-transformation/ ,

Déjà les Massive Online Courses (MOOC) ou les apprentissage intégrant le digital apportent une certaine réponse à qui veut rester maitre de son employabilité.

A Paris, l’école 42, qui forme des ingénieurs IT, innove en créant une école de la seconde chance qui mise sur une « pédagogie de la débrouillardise » sans formations et sans formateurs.

L’économie de plateforme, qui repose sur une communication planétaire instantanée, pénalise les organisations aux structures trop rigides, les entreprises campées sur leurs certitudes, les entreprises qui placent leurs processus avant les besoins de leurs clients.

Cette nouvelle économie nous invite à redéfinir la notion de professionnel versus d’amateur, mais également à redéfinir les notions de clients et d’usager, tout comme celle de qualité, de prix et de sécurité.

Elle invite les entrepreneurs à se recentrer sur leurs clients, à les remettre au cœur de leurs préoccupations et de leur stratégie,

Elle les invite également à mettre le pourquoi et le sens au cœur de leur décision versus le quoi ou le comment…

Vendre l’usage du produit plutôt que le produit lui-même, comme Daimler l’a fait avec son service de partage de voitures car2go, Aider les clients à revendre leurs biens (à l’image de la plateforme de revente de meubles proposée par Ikea); Exploiter les ressources et capacités inutilisées (par exemple, le partage de bureaux en collaborant avec une plateforme comme LiquidSpace); Offrir un service de réparation et de maintenance (comme Best Buy l’a fait en rachetant Geek Squad, spécialisé dans la réparation d’ordinateurs);Utiliser l’économie P2P pour cibler de nouveaux clients (à l’instar de Pepsi qui s’est allié avec la plateforme Task Rabbit pour lancer un nouveau soft drink); Développer un nouveau modèle d’affaires via l’économie P2P (comme la plateforme Kuhleasing.ch créée par des fermiers suisses pour louer des vaches et des séjours à l’alpage, ou comme GM le fait via son acquisition de Sidecar).

Alors Uber … menace ou opportunité ? Menace pour tous ceux qui se figent sur leurs acquis. Opportunité pour tous les autres ceux qui adoptent une « épicéa attitude », toute en souplesse et robustesse qui combine intelligence collective, innovation, agilité et empathie forte avec son client et ses équipes, manager digital … acteur et générateur de sens !

Un thème que nous ne manquerons pas de continuer à explorer … à suivre donc !

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